Beau, bon goût, génie

Finis les textes inutiles, les essais philosophiques hors contextualisation, sans visée pédagogique exploitable ! Questionner ces notions aujourd’hui, cela va prendre d’autres formes, en alternant par exemple visionnages d’extraits et débats.

Quand Milos Forman consacre un biopic au compositeur du XVIIIe siècle W. A. Mozart, Amadeus (1984), il met en balance les notions de beau et de bon goût, qu’il bouscule en introduisant celle de génie. Extrait :

Si l’espoir de développement personnel peut porter à quelques lectures de haute tenue, elles ne seront guère utiles ailleurs qu’en filière bac technologique STAV, et encore, à condition d’être le prétexte à quelques approches communes avec l’enseignant.e de français-philo. Néanmoins, pour rester dans le théme musical précédemment abordé, le philosophe Norbert Eliaz a consacré un ouvrage à ce compositeur, Mozart, sociologie d’un génie (Paris, Seuil, 1991) : resté inachevé et publié de manière posthume, cet essai est une illustration exemplaire de la démarche de N. Elias. Cherchant à comprendre comment est apparu ce génie, ce sociologue allemand explore aussi bien les structures sociales (ambivalence de Mozart, bourgeois placé, malgré son génie, sous la dépendance de l’aristocratie de cour, alors dominante) que les conflits psychiques (sentiment d’indignité dû à la conviction de ne pas être aimé de son père qui place beaucoup d’ambition en lui). Il est bien en mesure de questionner le génie dans cet essai, mais pas le goût. L’historien Roger Chartrier (EHESS) a fait de cet ouvrage de Norbert Eliaz le sujet d’une émission de Karine Le Bail, Un air d’histoire, sur France culture en 2016 (55 min).

Il est plus aisé de questionner les notions de beau et de bon goût à travers  la présentation de quelques exemples parlants dans les arts depuis un siècle.

Quand l’artiste Julian Schnabel réalise Basquiat (1996), un biopic sur le graffeur Jean-Michel Basquiat, il actualise le débat porté en filigrane par Forman dans Amadeus.  On passe alors de la musique aux art plastiques. Teaser :

David Shulman a pour sa part réalisé un documentaire consacré au même artiste,  Jean Michel Basquiat, la rage créative (2017), diffusé en streaming sur arte.fr.

Abordant la même esthétique dans une prise en compte décalée du milieu urbain britannique, le graffeur et réalisateur Banksy, dans son film Faites le mur ! (2010), cherche à renverser avec humour les valeurs définissant la beauté. Bande annonce :

Face aux critiques adressées à Picasso par certains détracteurs qui jugeaient son art enfantin, Henri-Georges Clouzot, dans Le mystère Picasso (1955), avait voulu documenter le processus de création du peintre co-créateur du cubisme, que l’on voit à l’oeuvre… mais y voyons-nous du génie, du beau, du bon goût ? C’est ce que l’on peut mettre en débat. Séquence d’introduction :

Avec Pina (2011), film documentaire de Wim Wenders sur la chorégraphe Pina Bausch, ces questions de beau, bon goût, génie peuvent être questionnées d’une manière plus large, en multipliant les angles de réflexion et d’analyse. Bande annonce :

Mais l’art, n’est-ce pas un outil qui nous est offert pour nous guérir de nos peurs, de nos habitudes, de nos petites maladies morales ? C’est ce qu’on développé divers penseurs anciens, mais est-ce la peine de remonter à Platon ou à Nietzsche, quand Arte remplace l’approche des philosophes par celle des artistes, dans la série de capsules vidéo « Gymnastique »? Ces documents peuvent être utilisés en replay en classe, afin de questionner telle ou telle thématique à travers le témoignage d’un artiste, comme Abraham Poincheval, l’aventure intérieure (Philippe Alleaume, 2020), ou une question esthétique, comme le renversement avec 90°, un art renversant (Globothèque Milgram, 2019), Du sang sur les planches (Globothèque Milgram, 2019) ou Pourquoi les gauchers sont-ils ds génies ? (Arte, 2020).

Si l’art innovant est renversant, échappant au beau, méprisant le bon goût, comme le furent les Impressionnistes il y a 150 ans, ou bien le jazz ou encore les Surréalistes il y a 100 ans, ou l’esthétique punk il y a 50 ans, c’est peut-être parce que tout artiste tend -avant même que de « faire œuvre »- à « faire de sa vie une œuvre d’art », comme disait Friedrich Nietzsche, à moins que ce ne soit Marcel Duchamp, ou Michel Foucault… Peut-on séparer l’œuvre de la vie de l’artiste, pourrait-on se demander avec la sociologue Nathalie Heinich (2017) dans l’émission « La grande table » d’Olivia Gesbert sur France Culture, en dépassant les enjeux de #MeToo ?

Extrait :

Enfin, on peut proposer un autre débat, alors que la sociologie nous rappelle que le génie, s’il est autant féminin que masculin, n’est pas également reconnu, selon des mécanismes genrés, et indépendamment des critères de beauté ou de bon goût. L’analyse d’Alain Quemin (2018) :

Dans une veine plus accessible aux lycéens, extrait de la série humoristique Silex and the City, sur Arte, l’épisode « Johnny Abilis » (Jean-Paul Guigue, 2016) pourrait fournit une petite introduction ou parenthèse décalée qui permettrait aussi de parler du lien entre beau, bon goût et évolution des styles esthétiques, mais aussi des rapports du génie à l’argent ! Ringard, Johnny Abilis ?

Le beau, le bon goût et le génie, ce ne pas des objets d’enseignement descendants, mais des notions à construire et à critiquer, à partager et à nourrir, par des confrontations et des débats en classe, des mises en situation, des visites, des rencontres de professionnels de l’art, des visionnages, et par la libération de la parole de chacun dans des débats argumentés ou des jeux de rôles… bref, un beau thème pour aborder en même temps les arts, le fait social et la communication interpersonnelle !

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